À l'inconnue du TGV 8814
Je dois l'avouer, je vous avais vue
dans une Audi sombre avec votre père
sans doute, sur le parking de la gare.
J'avais senti votre regard sur moi,
entraperçu un profil de brune à mon goût.
Vous l'avez avoué, vous m'aviez remarqué
sur le quai où nous attendîmes 40 minutes
par un froid peu angevin : mon chien whippet pleurait,
déjà vous le plaigniez. Nous étions faits
pour nous asseoir côte à côté, grâce à un chat
qui m'interdit ma place numérotée
tandis que d'un sousire vous m'accueilliez.
Conversation. Chaleureuse. Je m'attache
à vous deviner : "ma directrice", dites-vous.
D'école ou de prison ? J'aperçois sur votre sac à dos
"Aumonerie militaire catholique".
Or si j'aimais du catholicisme ce qu'il a de pur et d'ardent,
celui-ci se fait rare. Les institutions censées le protéger
s'emparent des petits garçons et filles pour les manger.
Bref : je n'aime plus l'odeur de sainteté,
y préférant de froids et rigoureux principes,
mais vous, avec votre sourire offert aux inconnus,
votre innocent éclat, vos manière surannées,
votre aveu d'exister loin du monde (un
"trou perdu", ce qui vous décrit bien, avec un dalmatien),
vous me faites un effet joli. Vous sortez
un carnet : si ce sont des vers, je jouis,
mais il s'agit de dessin, visage aux lèvres en coeur
me ressemblant un peu, je crois. Je vous épie encore,
ponctuant le rythme des rails de commentaires joueurs
sur la neige qui tombe et modifie notre destination :
non plus Paris, le Pôle Nord ! Et je suis votre Père
Noël, j'ai les rennes et le traineau pour vous prendre.
"École de vie Don Bosco", dit le carnet refermé.
Cela fait beaucoup. Votre étrange bonté
insiste pour s'inscrire dans une tradition,
des modèles qui me rejettent, à ce
qu'en dit souvent ma grand-mère.
Je tremble de vous reconnnaître.
Approchant de la gare, je m'aventure
à vous demander si vous êtes enseignante.
"Mais non !", dites-vous, "je vais là-bas
-- désignant le carnet -- pour qu'on m'enseigne.
Je n'ai que dix-huit ans."
Silence dans le wagon de mon âme.
Interruption du piston à vapeur.
Votre voix frêle et ce chiffre si petit !
dont j'ignorais qu'une le possédant pût encore m'émouvoir.
J'achèverai délicatement tous mes espoirs
et vous dirai sur le quai "au revoir"
sans y croire. Sans demander votre prénom
ou votre numéro, passant chemin
sur des voeux tristes et conjoints.
Puis, dans mes rêves, cette nuit toutes
les jeunes femmes s'offraient à moi,
m'étreignaient, soupiraient, toutes
ensemble, sans relève ni répit :
je vous fis l'amour toute la nuit.
6/1/2026