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Quatre-vingt-huit touches

Ce sont les funérailles de ma grand-mère nonagénaire.
J’ai accepté, à l’encontre de ma timidité habituelle,
de jouer une Gnossiene de Satie qu’elle aimait bien,
lors de la cérémonie crématoire.

Ma tante a proposé d’apporter son piano clavier électronique ;
mes cousins l’ont installé à côté du pupitre,
en diagonale pour faire face à la fois
au four et à l’assemblée.

Lorsqu’on m’appelle, je vais m’asseoir sur la chaise en plastique.
Je connais ce morceau par coeur depuis 30 ans,
c’est pour ça que j’ai accepté la performance
malgré mon manque actuel de pratique pianistique.

Je commence donc aussitôt les arpèges de la main gauche
et ne m’aperçois qu’après l’ambiance bien installée,
le recueillement visible chez mes aïeux,
qu’il manque à ce clavier deux octaves et demi !

Je ne pourrai pas jouer l’excellente mélodie de la main droite,
la plus que belle, plus que subtile mélodie.
Mes doigts peuvent taper dans le vide
ou bien je peux me lever, tout arrêter.

Trop tard. Je réduis ladite mélodie d’une octave,
je la retourne et la redouble improvisée
me débrouillant pour garder la tonalité,
l’esprit gnossien, puis je conclus à la moitié.

“C’était très beau,” entends-je chuchoter.
L’enterloupe semble avoir fonctionné.
Si quelqu’un de ma famille connaît assez bien Satie pour s’en être aperçu,
nous n’avons jamais été présentés.

Mais à la sortie, tout de même, par honnêteté maladive,
je précise à ma tante que m’a surpris la taille du clavier.
Ce à quoi elle répond, d’une voix forte destinée,
sinon à la morte, à ceux de sa génération :

“Mais toutes les notes y sont !”

15/12/2025